Elle

4 Avr

La pièce était spacieuse, ouverte sur l’arrière par un grand escalier immaculé montant vers la mezzanine. Aucun mur n’entourait ce paradis blanc rectangulaire : les baies vitrées, si larges qu’elles laissaient pénétrer le ciel tout autour de la pièce, permettaient aussi de voir le sol et ses paysages vallonnés, loin en contrebas.

Au centre de cet univers aérien, le divan de cuir blanc siégeait tel le trône de mon royaume. J’avais fais de cet endroit mes quartiers dans l’unique but d’y accueillir cElle qui venait de surgir dans ma vie et dans mon coeur.

Je l’avais connue peu auparavant. Nous échangions quelques mots à distance par-ci par-là et rapidement le jeu avait prit le pas sur nos dialogues. Nous parlions souvent de politique et nos échanges devenaient des scènes à Elles seules, parfois même regardées avec envie et humour par les spectateurs occasionnels. Ce n’est que plus tard qu’une rencontre fortuite nous plaça vraiment l’un en face de l’autre.

Coup de foudre. Timide, mais réEl.

Notre attirance irréElle nous saisit le ventre, tous nos nerfs frémissaient et nos membres n’en pouvaient plus de se retenir : il fallait qu’on se touche. C’est dans le jardin d’une amie commune, à l’occasion d’un évènement qui m’est aujourd’hui sorti de l’esprit, que nous nous sommes définitivement revus et que nous avons laissé libre cours à nos émotions.

Dans la piscine de cette amie nos corps se sont touchés pour la première fois, serrés l’un à l’autre sous l’eau tiède, peau contre peau. Nous nous sommes enlacés et nos souffles partageaient alors notre passion. D’une discussion animée et sensuelle, nous nous sommes caressés.

Embrassés.

Regardés.

Des heures.

Le monde bascula, Elle fît de moi un homme. Les jours qui suivirent nous nous retrouvions passionnément attirés l’un par l’autre, intellectuEllement et charnEllement. Nous ne faisions qu’un.

Rencontre fortuite, improbable, Elle était… tout ce que j’aurais rêvé de voir chez un autre être vivant. Mûre, intElligente, intéressante, cultivée, attirante, joueuse, drôle, terriblement addictive. C’est les yeux transis d’amour que je l’ai donc invitée dans mon « studio » par-delà les nuages où j’avais alors espéré passer une nouvelle soirée inoubliable en sa compagnie.

Inoubliable, Elle fût. Mais notre attirance est morte lorsque d’un coup de téléphone j’appris que cElle dont je tombais amoureux était… déjà prise.

Une relation récente, intense, libre. Des jeux de nuit auxquEls Elle s’adonnait dans le silence de respirations haletantes étouffées par des accessoires brillants et durs. Un homme chauve, viril, d’un certain âge. Une relation au-delà de mon univers,  sombre et corrompue, étrangère à ma compréhension.

Foudroyé, je sombrai dans une démence passagère et j’acceptai timidement l’état de fait. À moi ses jours, à lui ses nuits. Et Elle, au centre, torturée par des sentiments ambivalents. Je n’arrivai pas à faire le deuil de cet amour mort-né et le compromis me paraissait acceptable sur le moment. C’était sans compter la douleur de partager sans compter cet être avec laquElle j’avais espéré ne faire qu’un.

Elle, Elle souffrait.

Elle n’avait pas prévu de me rencontrer. Elle n’avait pas prévu de tomber amoureuse. Volage et butineuse Elle avait pensé s’amuser un peu avec le chauve sans engagement, pour le plaisir. Mais Elle m’avait dit que c’était plus fort qu’elle, que j’étais trop beau, qu’elle ne pouvait se soustraire à mon regard, à ma voix, à ma présence.

Elle, réaliste, moi, romantique, il n’y avait aucun avenir pour nous deux et notre rencontre, si elle devait s’épanouir, devait répondre à ses règles, à Elle.

Nous avons commencé à nous chamailler, et de mots en maux nos querElles vinrent envahir le temps que nous passions ensemble. Nous nous sommes repoussés, nous nous sommes insultés, nous nous sommes haïs au point d’en oublier ce qui nous avait rapproché quand nous étions vierges l’un de l’autre.

La passion et le désespoir étaient si grands en moi que j’en vins à lui cracher au visage et à l’enlaidir… plus que de raison. Tous les mots y passèrent, rien ne lui échappa. Elle s’en fît des armes et m’asséna à son tour coup sur coup.

Nous nous quittâmes.

Un lien pourtant subsista, comme un clin d’oeil à cette « histoire » absurde. Une puissante attirance nous poussa à fuir, par peur sans doute, mais pas trop loin, et à garder le contact d’un mot, ou de deux, lancé au gré du hasard comme des bouteilles à la mer. Et toujours ces mots atteignirent leur destinataire, dans un sens ou dans l’autre : nous étions encore inséparables.

Un jour, longtemps plus tard, je lui ai demandé pardon.

Elle m’accepta près d’Elle pendant quelques semaines, m’apaisa, puis m’arracha le coeur avec les dents. Elle me recracha sur la route et continua son chemin sans se retourner. Un dernier regard en arrière, du coin de l’oeil, et c’était fini.

Mon bel amour mon cher amour ma déchirure
Je te porte dans moi comme un oiseau blessé
Et ceux-là sans savoir nous regardent passer
Répétant après moi les mots que j’ai tressés
Et qui pour tes grands yeux tout aussitôt moururent
Il n’y a pas d’amour heureux

Louis Aragon (La Diane Francaise, Seghers 1946)

Comme cette histoire.

(Mis au « défi » de raconter une histoire « de sexe » sur mon blog par Domi — et Kymorie — il y a quelques semaine, voici ma « réponse ». Il s’agit d’une fiction et comme d’habitude, toute ressemblance avec des personnes réElles serait fortuite). ^^

-Cc

5 Réponses to “Elle”

  1. Frédérique 4 avril 2012 à 13 h 16 min #

    « toute ressemblance avec des personnes réElles serait fortuite »

    Vraiment ?

  2. Domi 4 avril 2012 à 16 h 45 min #

    Un écorché vif , qui souffre à la hauteur de sa passion , un volcan qui se contient , se retient ,mais dont le feu couve et le consume.

    Le jeu c’est second life non ? les parois de verre m’y font penser.

    Pour Aragon , l’amour est un absolu qu’on ne peut atteindre et quand la sagesse vient il est déjà trop tard :
    « Le temps d’apprendre à vivre il est déjà trop tard
    Que pleurent dans la nuit nos coeurs à l’unisson »

    Bouhh , gagné! je vais aller pleurer dans mon coussin^^

  3. Ccelenn 4 avril 2012 à 16 h 51 min #

    @ F, je le jure, aucune personne réElle !

    @ Domi, trop forte, t’es trop culturee toi😉

  4. Frédérique 4 avril 2012 à 17 h 00 min #

    J’ai vécu la même histoire que toi.
    Sauf que dans la mienne (d’histoire), ELLE c’était moi !

  5. Ccelenn 4 avril 2012 à 18 h 22 min #

    @ F, eh merde, si les cauchemars deviennent réalité maintenant…

Les commentaires sont fermés.

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